Introduction
Une amie m’a transmis un statut largement relayé sur les réseaux sociaux, abordant la question de l’épanouissement de la femme. On pouvait y lire :
« Cherchez à être des femmes instruites, cultivées, autonomes, entreprenantes, ambitieuses, riches spirituellement, prospères et influentes, qui ont un impact positif, au lieu d’être seulement la femme de quelqu’un. »
À première vue, ce message semble difficilement contestable. Qui pourrait s’opposer à l’idée qu’une femme soit instruite, cultivée, ambitieuse, autonome et spirituellement épanouie ? Ces qualités sont louables et même encouragées. Pourtant, ce qui interpelle davantage n’est pas l’invitation à progresser, mais l’opposition implicite entre l’épanouissement personnel et le fait d’être « seulement la femme de quelqu’un ».
Cette formulation laisse entendre que le statut d’épouse serait insuffisant en soi, comme si le fait d’être mariée ne pouvait pas coexister avec une vie intellectuelle, spirituelle et sociale riche. L’emploi du terme seulement introduit une hiérarchie des rôles et suggère qu’être épouse serait une identité moindre, presque réductrice. Or, pourquoi faudrait-il opposer le mariage à l’épanouissement de la femme ?
1. Le mariage et l’épanouissement de la femme
Pourquoi faudrait-il choisir entre être une épouse et être une femme accomplie ? Depuis quand ces deux réalités seraient-elles incompatibles ?
Cette manière de penser n’est pas apparue spontanément. Elle s’inscrit dans une évolution plus large de nos sociétés. L’autonomie financière est devenue le symbole de la liberté, la carrière professionnelle celui de la réussite, et la visibilité sociale celui de l’influence. À mesure que ces critères se sont imposés, notre société a progressivement relégué les réalités familiales au second plan. Elle présente souvent la maternité, la vie conjugale ou le choix de se consacrer à son foyer comme des obstacles à l’épanouissement de la femme, plutôt que comme des vocations capables, elles aussi, de donner un sens profond à une existence.
Les réseaux sociaux participent largement à cette évolution. Les messages qui y circulent encouragent fréquemment les femmes à ne dépendre de personne, à construire leur propre réussite, à privilégier leur carrière avant toute autre considération et à considérer toute dépendance financière comme une faiblesse. Il ne s’agit pas ici de nier les bénéfices qu’une femme peut retirer d’une formation ou d’une indépendance économique. Le problème apparaît lorsque ces dimensions deviennent les seuls critères d’épanouissement de la femme et que toute autre voie est implicitement dévalorisée.
2. « Seulement la femme de quelqu’un » : une expression révélatrice
Cette expression mérite que l’on s’y attarde.
Pourquoi employer le mot seulement ? Ce simple adverbe suffit à dévaloriser le rôle d’épouse. Il suggère que le mariage constituerait une identité secondaire, presque insuffisante, comme si devenir l’épouse de quelqu’un revenait à renoncer à sa propre existence.
Pourtant, lorsqu’une femme se marie, elle ne cesse pas d’être une personne. Elle ne perd ni son intelligence, ni sa personnalité, ni ses talents, ni ses aspirations. Elle ajoute simplement une nouvelle responsabilité à son existence, tout comme l’homme qui devient époux. Le mariage ne fait pas disparaître l’individu ; il lui offre un nouveau cadre dans lequel il peut grandir, aimer, servir Allah et se construire.
Cette expression laisse également entendre qu’être l’épouse de quelqu’un serait une identité moins noble que d’autres. Or, accepterait-on que l’on parle d’un homme comme étant « seulement le mari de quelqu’un » ? Une telle formulation paraîtrait immédiatement réductrice. Pourquoi serait-elle acceptable lorsqu’il s’agit d’une femme ?
Le problème n’est donc pas d’encourager les femmes à être instruites, ambitieuses ou influentes. Le problème est de présenter le mariage comme l’antithèse de ces qualités, alors qu’il n’existe aucune incompatibilité entre les deux. Une femme peut être épouse, mère, savante, entrepreneure, enseignante ou engagée dans sa communauté. L’une de ces dimensions n’efface pas les autres.
3. Le mariage : une source de sérénité et d’élévation
Cette manière de présenter le mariage est d’autant plus étonnante que l’islam le décrit comme une immense faveur d’Allah envers Ses serviteurs. Le mariage n’est pas une simple convention sociale ni un statut administratif. Il est une adoration, une alliance bénie et un moyen de se rapprocher d’Allah.
En se mariant, l’homme et la femme préservent leur chasteté et protègent leur foi des tentations. Ils trouvent un cadre licite dans lequel vivre leur amour, exprimer leur affection et satisfaire leurs besoins de manière conforme aux prescriptions divines. Ce qui serait illicite en dehors du mariage devient, dans le mariage, une œuvre récompensée lorsqu’elle est accomplie avec une intention sincère.
Le mariage répond également à un besoin profondément humain : celui de vivre auprès d’un compagnon ou d’une compagne avec qui partager les joies, les épreuves et les responsabilités de l’existence. Allah rappelle ce bienfait lorsqu’Il dit :
« Et parmi Ses signes, Il a créé de vous, pour vous, des épouses afin que vous trouviez auprès d’elles la tranquillité ; et Il a mis entre vous affection et miséricorde. » (Coran, 30:21)
Enfin, c’est dans le cadre du mariage que se bâtissent les familles et que se transmettent la foi, les valeurs et l’éducation aux générations futures. Construire un foyer pieux et élever des enfants dans l’amour d’Allah figurent parmi les œuvres les plus nobles auxquelles un croyant puisse aspirer.
Présenter une femme comme étant « seulement la femme de quelqu’un », c’est donc oublier tout ce que représente réellement le mariage dans la vision islamique : un lieu d’amour licite, de sérénité, de protection, de croissance spirituelle et de construction d’une famille tournée vers Allah. Ce n’est pas une identité qui diminue la femme ; c’est une responsabilité noble qui peut pleinement s’accorder avec la recherche du savoir ou toute autre forme d’excellence.
4. La dépendance financière est-elle réellement un problème ?
Parmi les idées les plus répandues aujourd’hui figure celle selon laquelle une femme ne pourrait être pleinement libre qu’à condition d’assurer seule sa sécurité financière.
Il est évidemment souhaitable qu’une femme acquière des compétences, sache gérer son patrimoine et puisse faire face aux aléas de la vie. Mais cela ne signifie pas que son indépendance économique soit la condition de sa dignité.
En islam, l’entretien matériel de l’épouse constitue une obligation du mari. Ce n’est ni une faveur ni une concession, mais un droit reconnu par Allah. À l’inverse, les revenus de la femme lui appartiennent intégralement et elle n’est nullement tenue de participer aux dépenses du foyer.
Pourquoi, dès lors, faire croire qu’une femme entretenue par son mari serait nécessairement moins libre ou moins accomplie ? Cette manière de penser procède davantage d’une conception individualiste de la réussite que d’une vision islamique de la famille.
Une autre conséquence de ces discours est la manière dont le travail domestique est progressivement invisibilisé.
Parce qu’il n’est pas rémunéré, il est souvent considéré comme une absence d’activité. Pourtant, éduquer des enfants, gérer un foyer, accompagner une famille au quotidien exigent des compétences considérables : patience, organisation, sens des responsabilités, disponibilité, intelligence émotionnelle.
Former des enfants équilibrés est probablement l’une des contributions les plus importantes qu’une personne puisse offrir à la société.
5. Le véritable problème n’est pas le mariage
Il serait malhonnête d’ignorer les souffrances que vivent certaines femmes dans leur mariage. Des époux manquent à leurs devoirs. Certains se montrent injustes, violents ou irresponsables.
Mais ces dérives permettent-elles de condamner l’institution du mariage elle-même ?
Lorsqu’un médecin commet une faute grave, personne ne conclut que la médecine est mauvaise. Lorsqu’un enseignant manque à ses obligations, on ne remet pas en cause l’école. Pourquoi raisonner différemment à propos du mariage ?
Le problème ne réside pas dans le mariage, mais dans l’absence de préparation, de maturité et parfois de piété de ceux qui s’y engagent. Nous consacrons beaucoup d’efforts à préparer nos enfants à réussir leurs études ou leur carrière, mais bien peu à devenir de bons époux, de bonnes épouses et de bons parents.
6. Repenser notre définition de la réussite
Notre époque tend à mesurer la réussite à l’aune des diplômes, du salaire, du statut social ou de l’influence.
L’islam, lui, propose une tout autre échelle de valeurs. La véritable réussite réside dans la foi, la piété, le bon comportement et l’accomplissement sincère des responsabilités qu’Allah nous confie.
Une femme peut être une brillante universitaire et une excellente épouse.
Elle peut être entrepreneure et mère de famille.
Elle peut choisir de travailler à temps plein, à temps partiel ou de consacrer plusieurs années exclusivement à ses enfants.
Aucun de ces parcours ne diminue sa valeur. Ce qui importe c’est l’intention, son respect de la sunna et la manière dont elle s’acquitte de ses responsabilités.
Conclusion
Le véritable enjeu n’est pas de choisir entre être une femme accomplie et être l’épouse de quelqu’un. Cette opposition est artificielle.
L’islam nous enseigne qu’une femme peut être instruite et épouse, cultivée et mère, ambitieuse et profondément investie dans son foyer. Il ne l’invite pas à choisir entre sa famille et son développement personnel, mais à rechercher l’excellence dans chacun des rôles qu’Allah lui confie.
Au fond, le problème n’est pas que l’on encourage les femmes à être instruites, ambitieuses ou influentes. Bien au contraire, cela est louable. Le problème apparaît lorsque le rôle d’épouse est implicitement dévalorisé.
Peut-être devrions-nous cesser de demander aux femmes de ne pas être « seulement la femme de quelqu’un ». Nous devrions plutôt encourager les hommes et les femmes à devenir des croyants responsables, pieux et bien éduqués, capables de bâtir des foyers où chacun trouve sa place et où les droits de chacun sont respectés.
Car, contrairement à ce que certains discours contemporains laissent entendre, le mariage n’est pas l’ennemi de l’épanouissement féminin. Lorsqu’il est vécu conformément aux enseignements d’Allah, il est l’un des plus beaux accomplissements.


